jeudi 28 mai 2015

[Chapitre 8] Quelques jours de plus a Kashan

Jour 2 : Kashan. Arrivée fin d'après midi, départ le lendemain en fin de journée pour passer une nuit a Abyaneh.
Voilà donc ce que nous avions savamment pensé dans notre itinéraire papier. Itinéraire préparé à la hâte avant notre départ. Des mots sur le papier pour dessiner une route. Notre route. Notre rencontre avec Massoumeh et Ali va changer la donne.

Monsieur Ali est venu nous chercher au terminus du bus en provenance de Téhéran. Massoumeh est arrivée une heure plus tard, après l'école. Elle est institutrice, dans une école proche de la maison. Nous faisons connaissance. Immédiatement, l'alchimie opère. Les éclats de rire ne tardent pas. Notre farsi est débutant, leur anglais est approximatif. Qu'importe.

Justine a un prénom vraiment trop compliqué pour nos amis iraniens. Trop complexe à retenir. Au début, Marine se conjugue au pluriel, désignant les deux blondinettes. Comme un fait du hasard, ce prénom a un équivalent iranien. Souvent, on m'a demandé pourquoi mes parents m'ont donné un prénom persan. Si seulement ils s'en étaient doutés! Justine sera désormais "Shahine". La voilà renommée, au second jour de notre voyage. Ceci simplifie énormément les discussions. Cette fois, nous sommes plus iraniennes que jamais!
Nous discutons de notre itinéraire. Il y a tellement à faire à Kashan et dans ses environs... Et puis, nous nous sentons bien dans notre nouvelle famille. Alors c'est décidé, nous resterons deux jours de plus à Kashan. pour remercier nos hôtes de leur hospitalité, nous leur proposons de cuisinier un plat typiquement de chez nous : une ratatouille.






La soirée se consumme agréablement. Ali m'embarque pour de rebondissantes parties de Tartenard. Je comprendrais seulement plus tard qu'il s'agit du Backgammon, un jeu de dés sur plateau en bois. Il y a pas mal de stratégie là dessous. Cependant, je peine à en comprendre les règles du jeu, expliquées en farsi. Je gagnerai tout de même avec mérite deux parties!






23:00, c'est l'heure de dîner. Massoumeh découpe une nappe en plastique dans ce qui ressemble à un rouleau de sac poubelle coloré. Nous posons la nappe sur l'élégant tapis beige. Puis nous y ajoutons les assiettes, cuillers et fourchettes. point de couteau à la table iranienne.

Le lendemain, nous partons à la découverte du village traditionnel d'Abyaneh. Les constructions de pisée rouge s'accrochent à la montagne, comme pour contredire les lois de la gravité. Les anciens portent des tenues traditionnelles. Pantalons bouffants pour les hommes, voiles fleuris pour les femmes. Nous déambulons longuement dans ce village intemporel.
L'après midi, après une sieste bienvenue, ALi nous embarque dans une virée au bazar de Kasha. Le dédale des rues voûtées nous attend, les bras chargés d'épices, d'herbes aromatiques achetés par sacs entiers pour chaque cuisinière pour mijoter des plats aux arômes profonds. Il s'organise en un assemblage de caravansérails, tels des alvéoles. Le nid d'abeille fourmille une fois passée 17:00, quand les heures les plus chaudes de la journée viennent à s'estomper.

Il y aurait encore beaucoup à raconter sur cette première étape de notre épopée. Le centre de la vieille ville regorge de maisons de riches marchants, lorsque Kashan était une place forte du commerce entre l'Orient et l'Occident. Il y a aussi les bains, dont les toits bulbeux offrent une superbe vue sur la ville. Nous pourrions aussi parler des superbes jardins persans, bercés par le calme des fontaines et des bassins...






La ville est aux portes du désert. L'air est chaud et sec, tout en restant respirable. Ce soir, nous dormirons dans un caravansérail, là où jadis les commerçants de toute l'Asie Centrale faisaient escale...

[Chapitre 7] - Du vent dans les voiles

"C'est bon là?"
"Attention il glisse"
"Et la, ça va?"

Nous portons le voile plus ou moins élégamment. Je dois bien avouer que c'est assez saillant...surtout chez les iraniennes!
Et puis on finit par oublier qu'il est là.


Sur les hauteurs de Kashan, le vent souffle à perdre haleine. Les arbres ploient sous la force du vent. Évidement, le foulard peine à rester en place. Soudain il m'échappe. Mon regard croise celui d'Ali, je suis gênée. "no problem" dit-il. Avec ce vent, difficile de rester tête couverte "no problem" répète-t-il. Nous rions ensemble de notre gaucherie.


Retour a la maison. Massoumeh nous met a l'aise : " ma maison est ta maison, tu es ici chez toi". Elle en dira autant a Justine.
"Ici pas besoin de voile. Easy. No problem". Nous retirons voile, gilet et manches longues. Voilà qui est bien mieux! 
Ghazale, la fille de nos hôtes, porte fièrement un débardeur ample qui laisse apparent une brassière d'adolescente. Les parents nous montrent des photos de leur fille aînée. Osées les photos... Poses lascives et tenues légères. Elle est maquillée comme une voiture volée et coiffée comme une star de cinéma. Le puritanisme de la république islamique est bien loin...

Dans les rues, le foulard se porte en degrés divers. Les musulmanes les plus rigoureuses laissent seulement apercevoir l'ovale de leur visage. A l'autre extrême, on trouve la femme libérée. Celle qui se voile pour répondre aux lois rigides de son pays. Le morceau de tissu tient tout juste sur l'arrière de son chignon, laissant la tête aux trois quarts découverte. Elle porte un maquillage outrancier, comme autant de pieds de nez au régime. Même si le noir domine, les couleurs chatoyantes viennent animer le défilé des têtes couvertes et des manteaux longs.
Une fois a la maison, les couleurs réapparaissent, tout comme les bras nus et sûrement des tenues plus courtes encore que ce que la bienséance nous autorise! Double vie, double jeu. Jeu de rôle. Public contre privé.

Vendredi, fin d'apres midi. Nous sommes assis tous les cinq dans le jardin, assis par terre sur une couverture poussiéreuse. Le thé fumant sort brûlant de la théière oxydée par les flammes. Soudain la porte s'ouvre. Ghazale et sa maman couvrent rapidement leur tête de leur foulard noir. Au moment ou Justine et moi nous apprêtons a en faire autant, Massoumeh nous fait signe de la main et répète a plusieurs reprises "easy, easy". De sa bouche, ça veut dire " tranquille, soyez tranquilles". Alors nous restons tête nue. Une fois le thé avalé, nous quittons le jardin d'Ali. Allez, On met les voiles!


[Chapitre 6] - Brumes du désert

La voiture d'Ali file sur l'autoroute, parfaitement bitumée, qui relie Yazd a Téhéran en passant par Kashan. Les panneaux inscrits en Farsi laissent le voyageur un brin circonspect. La route s'enfonce dans le désert. A gauche, le paysage se fait de plaines immenses. Arides. De rares touffes rases rappellent la rudesse du climat. Bientôt se forment des dunes, gravillonnées. Le sable noir nous évoque le Karakoum, ce désert inondant le Turkménistan.
Lorsque mon regard se porte sur la droite, il rencontre des montagne basses au relief saillant. La végétation semble inexistante. En tout point semblable au Kopet-Dag, massif frontière avec le Turkménistan, la topologie des lieux nous renvoie à des souvenirs familiers. Justine et moi ne pouvons nous empêcher d'évoquer ce passé commun, déjà lointain. Pourtant si proche.

Massoumeh se tourne vers nous. "Secret. In the desert : nuclear factory bomb. Finish". Nous approchons de Natanz, site d'enrichissement nucléaire. Photos interdites. Arrêt prohibé. Survol aérien proscrit. Emprisonnement immédiat pour espionnage. Le site est gardé et barricadé. Des tours de contrôle font converger leurs jumelles pour s'assurer que rien ne leur échappe. Tout autour de nous, des canons probablement armés s'assurent que le site est en sécurité. Au loin, les sommets enneigés rappellent que l'homme ne s'est pas approprié la nature toute entière.

Nous avons bifurqué depuis quelques kilomètres maintenant. Nous serpentons dans la montagne en direction de Abyaneh.
Le vent soulève le sable et noie les montagnes dans une brume poussiéreuse.



[Chapitre 5] - Voyager autrement

Un voyage en Iran c'est avant tout un voyage vers l'autre. La gentillesse des habitants, leur chaleur et leur bienveillance viennent chambouler bon nombre de nos référentiels.

En cette seule première journée de voyage, nous avions arrêté le temps de pas moins de 7 personnes ou familles.
Ali, cambiste a Téhéran, nous évoque, dans un français impeccable teinté d'accents québécois sa vie parisienne lorsqu'il étudiait aux Arts et Métiers, puis son séjour canadien. Il nous parle des merveilles de Kashan et nous note ses meilleures adresses.
Il y a également le petit groupe d'ado qui arrêta ses palabres pour nous indiquer le chemin, les deux jeunes femmes du métro dont l'une me donnera son superbe Coran en me demandant de méditer sur tout ce que Dieu peut apporter aux Hommes. A peine sortie du métro, notre route croise celle d'un jeune ingénieur en sécurité informatique. Il a étudié a Yazd et a visite son pays sous toutes les coutures. Il nous guide jusqu'à la gare routière. Pendant plus d'une heure, il a arrêté la pendule de sa journée. Nous avons longuement discuté, a l'ombre sur un banc. Il nous a dit a quel point il est important que des gens comme nous aimions son pays, qui souffre d'une telle image en dehors de ses frontières. Après avoir probablement raté un bus ou deux, nous sommes montées a bord. Direction Kashan.

La suite allait s'inscrire dans la famille d'Ali et Massoumeh. Immersion dans une famille iranienne. Se laisser porter par un autre mode de vie, par le rythme de nos hôtes. Accepter de ne pas comprendre, de ne pas se comprendre. Apprendre que le silence n'est pas angoisse, qu'il est normal.

Cette fois, pas de guide de voyage. Pas de Lonely Planet ou du Guide du Routard. Pas de filet auquel se rattacher, pas de carcan qui nous emprisonne dans ses lignes trop bien rédigées. Se laisser porter par les lignes que l'autre veux nous faire suivre. Le tout en toute quiétude. Et lâcher prise. Ne rien planifier, rien réserver. Laisser voguer l'itinéraire en fonction des rencontres et des envies. Flâner et prendre son temps dans les villes que nous explorons. Sans plan. Voyager.

Kashan. Rayé, l'itinéraire imprimé par Justine. Évincée, la ville de Yazd, au profit de quelques jours supplémentaires a Kashan, auprès de Massoumeh et son mari. Nous leur avons remis les clefs de notre séjour dans leur ville. Nous avons évoqué une nuit dans le désert, une visite des jardins, des maisons historiques... Nous les suivons. Et nous verrons.

[Chapitre 4] - Retenant mon souffle

Ultime angoisse. Celle qui me précède depuis deux semaines. Et si les douaniers nous cherchent des noises? S'ils font de l'excès de zele? Si les amours récents de Hollande avec l'ennemi saoudien venaient influencer, subitement, la délivrance des visas aux ressortissants français ?

Nous sortons parmi les premières de l'avion pour éviter de faire la queue au guichet. Il y a 3 personnes devant nous. Partout des affiches précisent qu'une attestation d'assurance est obligatoire. Justine a pris soin d'imprimer la sienne. Sueurs froides. Impossible de remettre la main sur le document. Il est pourtant dans ma boite mail, mais mon téléphone n'a pas chargé toutes les pièces et l'assurance manque a l'appel. Tête de linotte, tu n'aurais pas pu prendre tes précautions avant? Penser au moins aux éléments impératifs? Ma petite Marine, tu débarques en Iran comme tu pars en Suisse, les mains dans les poches. Un jour, ça te jouera des tours. Coup de chaud. Le voile n'aide pas. Respire, tout va bien se passer.

L'agent administratif nous demande nos papiers et nous remet en échange une feuille a remplir. Une feuille pour deux, c'est étrange. On ramène l'ensemble a son collègue a la moustache, au visage jovial. Dix minutes après et de 120€ plus légères, nous récupérons nos passeports, sur lesquels repose le visa : République Islamique d'Iran.
Reste à passer la douane. A grands renfort de sourires et de quelques mots de Farsi, nous obtenons nos tampons. Le douanier se déplie et sort de sa cahute. Il est immense, gigantesque. Il nous demande de le suivre, puis son collègue, vers une petite salle annexe. Ah zut, tout allait si bien... Quel est le problème? Les visas Turkmènes? De souvenirs il n'y a pas de regain de tension au sujet du pétrole en mer Caspienne. Visa Qatari ou Émirati pour Justine? Où en est la diplomatie mondiale? 

Le douanier rallume un ordinateur hors d'âge. Il nous questionne sur le lieu de notre séjour, préoccupé par sa souris qui ne répond pas. Nous comprenons qu'il veut nos empruntes. Nous attendons sue l'informatique obtempère. Il l'éteint puis le rallume. Rien. "Problème" dit-il. Visiblement, ça s'annonce compliqué. Et puis... Rien... Il nous montre la sortie : "Welcome in Iran", sourire aux lèvres.

Voilà donc comment on s'arrange avec la législation. Soit. 

Nous y sommes.