jeudi 18 août 2016

[Chapitre 13] Miss pète-couilles, la vieille peau et les autres: chronique d'un passage frontière

Les voyages sont souvent faits de belles rencontres, et puis il y a des jours où on a l'impression de rencontrer le gratin des crétins. Portraits croisés d'une épopée sur les routes d'Asie centrale, direction le Kazakhstan.
 
Vendredi 5 août, 6:30. Nous ouvrons l'œil avant le réveil. Une longue journée nous attend entre Och, au sud du Kirghizistan, et Almaty au Kazakhstan.
Taxi jusqu'à l'aéroport d’Och, contrôle des bagages. Il est 7:30, notre avion décolle dans une heure et demi. Les familles se pressent dans la salle d'embarquement. Les jeunes parents tiennent la main de leurs enfants, de 4 ans tout au plus. Nous supposons la mise en place d'une politique nataliste par le gouvernement dans les années 2012, tant le nombre de jeunes enfants est important.
Au fond de la salle, une jeune femme dénote dans le paysage ethnique. Elle est brune mais ses profonds yeux verts attirent immanquablement le regard. Du sang afghan coule certainement dans ses veines.
 
Nous embarquons enfin, les paupières lourdes. Alors qu'à l'aller nous avions traversé le pays du nord au sud en bus, nous le survolerons dans l'autre sens. Les montagnes que nous avons gravies, les vallées que nous avons traversées près en douze heures quelques jours plus tôt seront avalées en trente-cinq minutes d'avion. Places 16A et 16B, pas de chance, nous sommes sur les ailes de l'appareil. On risque de ne pas voir grand-chose des sommets enneigés.
Au niveau de nos sièges, nous retrouvons la belle afghane et sa petite fille, confortablement installées au niveau du hublot.
Justine : "Excusez-moi, c'est ma place"
Pas un mot, à peine un regard.
 
Bon... De toute façon on est au niveau des ailes, on ne verra pas grand-chose. Et puis on ne va pas batailler pour une demi-heure de vol.
Sauf que "Miss Pète-Couilles" est non seulement pas souriante, mais elle est capricieuse et envahissante. Et puis cette manie de faire des selfies en tirant une tronche de dix pieds de long, quel intérêt?? Une vraie gamine pourrie gâtée, qui gesticule et assène Justine de coups de coude. Désolée mademoiselle, mais les beaux yeux ca ne suffit pas!
Justine est à deux doigts de lui tordre le coup. Les sommets se déroulent sous l'appareil, c'est sûrement très joli tout cela...
 
Arrivée à Bishkek, taxi jusqu'à la gare routière de l'Ouest, une espèce d'immense zone désordonnée où il nous faut trouver une marchroutka à destination d'Alma-Ata (Almaty), Kazakhstan. Après avoir tournée dans tous les sens, nous y voilà. Il reste de la place, mais pas pour les bagages. Soit, attendons la suivante. Le chauffeur est adorable, il nous suggère de nous installer et de choisir nos places. Ensuite, il faut attendre. Attendre que les 20 places soient réservées avant de démarrer. Ainsi commence le défilé du genre humain. Une petite vieille vient animer le tableau, avec son museau de fouine et ses petits yeux narquois. La vieille peau veut faire la pluie et le beau temps sur le quai de la gare et dans le bus. La voilà qui s'active à placer, à déplacer, à gouverner. Oh, mais elle est pénible celle-ci, de quoi je me mêle?!
Le bus se remplit. Une jolie petite grand-mère qui pourrait être anglaise, avec sa robe bleue à pois et son petit chapeau, le sosie centre-asiatique de DSK et un monsieur au crâne fripé, tel un sharpei!
 
Midi, on démarre enfin. Il fait un soleil de plomb et une chaleur écrasante.
A peine trois quarts d'heures plus tard, nous voilà à la frontière. On ne va pas être déçues!
 
Il y a quelque chose de fascinant dans la notion même de frontière. Cette démarcation, officielle, qui se veut hermétique, qui contraint les déplacements, exige de les déclarer. Et qui plus que jamais encourage à les contourner, à les violer. L'herbe serait-elle systématiquement plus verte ailleurs? La quête d'un avenir meilleur s'entend pour beaucoup par l'escalade de tous ces obstacles migratoires. Sans assurance de ce qu'il y a de l'autre côté du grillage, parfois (tristement) de l'autre côté du mur.
Alors nous voilà au pied d'un nouveau pays, d'un côté de la rivière Chuy. Dans quelques centaines de mètres, nous passerons en république du Kazakhstan.
 
Purs produits de l'espace Schengen, nous aurions tendance à oublier le salamalèque administratif que constitue un passage de frontière terrestre. Pourtant le rituel est toujours le même, et l'ambiance électrique ne semble guère varier d'un pays à un autre.
 
Descendre du bus et prendre ses bagages.
 
Accéder au poste frontière de sortie du Kirghizistan. Nos passeports passent de mains et en mains jusqu'à ce qu'on les quitte des yeux, le temps d'un tampon dans un bureau spécial. Le douanier nous les rapporte, regarde nos photos :
- Marina? (Il me fait signe de retirer mes lunettes) It looks an other you!
Oui... je ne ressemble pas à mon passeport, mais oui, je vous assure, c'est bien moi. Ça va, ça a l'air de le faire sourire. Ce n'est pas toujours le cas, ça m'a déjà valu quelques petites difficultés. Pas envie de s'y frotter aujourd'hui...  Tout est en ordre.
 
Traverser le no man's Land entre les deux pays. Ici il s'agit de traverser, en plein soleil, le Pont qui enjambe la rivière. D'un côté, les véhicules avancent un par un. Un type est chargé d'arroser la route en terre battue d'un liquide désinfectant. Les piétons s'amassent, que dis-je, se tassent et se bouscule, dans le corridor qui leur est destiné. Les gens semblent perdre tout civisme. Vas que tu me pousses, que tu évinces mon sac, que tu joues des épaules pour gratter dix centimètres que tu perdras dans la foulée. Les gens s'énervent, Justine s'agace. Il fait chaud et les gens sont insupportables.
- P*****! Mais ça sert à rien de pousser! On va tous la passer cette fichue frontière. Regarde, ça ne sert à rien de monter sur Justine. Distance!!
"Distance" est un mot transparent. La vieille bourrique devant comprend, et je me fais maudir alors que Justine se fait rabrouer une nouvelle fois. Il faut dire qu'elle laisse de l'espace avec les gens en face d'elle, fatale erreur...
 
Après 45minutes en plein cagnard, arrive enfin le poste frontière d'entrée au Kazakhstan. Les guichets sont complétement désordonnés, la fourmilière grouille. Les marchands transportent des paquets énormes, qui sont plus larges que les voies à emprunter. C'est la cohue. On se glisse derrière un comptoir. Le douanier à sûrement avalé de travers, il est aimable comme une porte de prison. Une photo par caméra numérique, un tampon et on file! Quelle épreuve...
 
Nous voilà en République du Kazakhstan. Nous changeons 50€ en Tenge, la monnaie locale. Le temps de retrouver tous nos compagnons de route, nous voilà réparties.
 
Treize heures se sont écoulées depuis sue nous avons quitté Och. Nous arrivons à la gare routière d'Almaty. Il est 19h mais nous ne sommes pas au bout de nos peines. Nous avons l'adresse de notre hostel, reste à trouver un taxi. Pas simple! Ici pas de taxi officiel. Comme au Turkménistan, c'est à mi-chemin entre de l'autostop et du BlablaCar. Par contre il faut savoir expliquer où allez et proposer un prix!
La fatigue aidant, la tâche est ardue. Les voitures que nous arrêtons demandent des informations complémentaires sur l'adresse, d'autres proposent un prix astronomique. On se décide à rentrer dans la gare, chercher du wifi et faire une photo de Google maps. Mais le réseau est saturé. Rien ne fonctionne comme on le souhaite. Dépitées, nous demandons à deux jeunes kazakhes de nous renseigner. Ils sont adorables, appelles l'hostel, demandent l'adresse précise et nous accompagnent jusqu'à l'avenue principale pour expliquer le chemin et négocier pour nous.
- Atkouda?
 (Vous venez d'où?)
- Francia
(De France)
- Francia?... Terrorist attak... Kazakhstan tojé...
(Vous avez eu des attentats en France. Nous aussi... c'est terrible)
Quelques jours avant notre départ, Almaty était touchée à son tour par une attaque, qui visait la police. Le gouvernement a incriminé les milices terroristes. Les critiques internationales étaient plus frileuses, ce pourrait être des soulèvements internes... Nul n'en saura plus pour le moment...
 
La ville est gigantesque, polluée et embouteillée. L'hôtel semble hors de portée. Impossible de se souvenir s'il est bien situé ou non... Le chauffeur se perd, c'est reparti pour une série de feux qui n'en finit pas de passer au rouge.
Enfin nous arrivons. Encore une longue journée à travers l'Asie Centrale.

[Chapitre 12] Immersion, quand tu nous tiens...

Après l'expérience de vie nomade, nous poussons la découverte du pays encore d'un cran. A vrai dire, on s'en serait bien passé, et je me suis longuement interrogée : je vous raconte tout ça ou pas? Et puisque tout fini bien, et qu'on en a quand même ri, alors zou, on partage!
 
Nous voilà donc à Och, dans le sud du pays. Cette ville m'intrigue depuis bien longtemps. Ancienne place forte des routes de la Soie, cité emblématique de la mosaïque culturelle qui anime la région et triste témoin des massacres ethniques des années 1990 et 2010, dont le monde entier à si peu entendu parler...
Justine se remet sur pieds, après une petite intolérance a la nourri locale. On s'organise pour aller faire deux jours de randonnée dans la vallée Alaï, cœur du Pamir kirghize. C'est un coin assez sauvage, et paraît-il magnifique.
 
Tout était pourtant bien parti, jusqu'à un horrible point de côté qui ne se décidait pas à passer.
 
"P**** ça fait méga mal ce truc" une douleur dans la poitrine qui s'étend jusqu'au bras droit, des difficultés à respirer et à faire le moindre mouvement.
Euh... je vais peut-être aller me reposer un peu là. Au bout de 4 heures, aucun changement... Ça craint non? Qu'est-ce qu'on fait là?
Je décide d'appeler Suzanne, la femme de mon parrain, qui est pédiatre. Bon, d'accord, je suis un grand bébé, mais ca devrait le faire quand même.
 
- Ah Marine?! Vous êtes rentrées? C'était bien les vacances?
- Euh... En fait on est toujours là-bas et on a un petit soucis...
 
Diagnostic par téléphone, questions réponses... Altitude? Respiration? Douleurs dans le dos?
 
- Ca pourrait être un pneumothorax...
 
Oulala ??? Comme dans Greys Anatomy???? Mais en général ça fini très mal dans les épisodes en question....
 
Et puis de questions en réponses, quelques instants de fou rire douloureux (parce que, oui, ça fait MAL!!), Ça ressemble plutôt a des douleurs intercostales. Verdict : doliprane et ibuprofène pour calmer la douleur, et pas de rando demain.
Bon, bah partons là-dessus...
 
Le soir sous la tonnelle de la guesthouse, nous faisons la connaissance de Nurgul, une dame d'une cinquantaine d'année. Elle œuvre depuis plus de vingt ans pour l'autonomisation des femmes et le renforcement de leur rôle dans la société kirghize. Elle est passionnée par sa mission, et nous parle des actions concrètes qu'elle mène à travers le monde. C'est un sacré petit bout de femme! Ancienne vice-présidente de l'Université internationale de Bishkek, elle consacre maintenant son activité à la cause du droit des femmes. Elle est très touchée que nous nous intéressions à son pays. Nous lui expliquons que les kirghizes sont agréables, mais qu'il nous est difficile de partager leur quotidiens, tant ils sont discrets. Or notre vision de la découverte d'un pays passe avant tout par le contact et l'immersion. Ni une ni deux, elle décroche son téléphone et contacte l'une des femmes de son association, qui habite dans un village à une heure au sud de Och. Elle nous arrange une visite dans le village, pour partager le quotidien de cette dame, veuve, dans un village rural. Nous arriverons le lendemain matin et passerons la nuit sur place. Nous prévoyons d'apporter de quoi préparer une ratatouille, histoire de partager un petit bout de notre culture également. C'est donc toutes excitées à cette idée que nous allons nous coucher.
 
Nuit horrible, douleurs incessantes, je peine à respirer. Je ne dors pas de la nuit, Justine non plus du même fait. Au petit matin, on se décide à faire appeler un médecin. C'est là que l'immersion commence... alors déjà décrire où on a mal dans sa langue ce n’est pas simple, alors en russe ça devient un vrai défi. Examen express, un peu succinct à notre goût... une piqure dans les fesses et roule ma poule.
- Maintenant tu dors, conclue la doctoresse.
Du coup, pas de virée dans le village pour découvrir la vie rurale. Décidément, tout tombe à l'eau à Och...
 
Le soir ça ne va pas mieux, on se décide  appeler le service d'assistance. Quitte à avoir une assurance, autant s'en servir! Justine s'occupe de tout, une vraie mère. Le monsieur de l'assistance se met en quête d'un médecin "fiable et anglophone". Alors si ça existe, c'est le Pérou! Euh... le Kirghizistan ?!
Le matin je me sens presque en forme. Ça tombe bien, on va pouvoir explorer le système médical local!
 
L'assistance nous a envoyé un chauffeur et une "assistante" somme toute sympathique mais qui ne parle pas un mot d'anglais. De toute façon, les médecins que je vais voir non plus... Justine et moi sommes assez sereines, je vais mieux et Suzanne continue à faire l'assistance "whatsapp".
 
Nous voilà dans un hôpital. A priori c'est sans rendez-vous. On a le nom du responsable du service de Traumatologie, qui me reçoit rapidement. J'entre la première, je me retourne. Il a fermé la porte, laissant Justine et l'assistante dehors.
 
Euh... je sais rien dire en russe moi, oulala, il me faut ma copine!!!
- Justiiiiiiine!!!!!
- Nié nada Justine.
( On n'a pas besoin de Justine)
- Ya nada. Padrouga gavarit pa ruski
(Ah bah si, moi j'en ai besoin, elle parle russe ma copine - parce que lui, il ne parle pas anglais. Et m****)
- Niet
(Non)
... bon bah ça c'est clair...
 
Je ne comprends rien, je fais trois pauvres phrases. Je me dépatouille  pour dire qu’aujourd’hui je vais mieux. il a l'air de comprendre. D'habitude mon vocabulaire me permet de prendre l'avion, aller au restaurant, faire mes courses... mais pas du tout d'aller chez le médecin.
Osculation expresse : je crois qu'il vérifie si je n'ai pas une côte cassée ou un truc comme ça.
- "Fsio normal"
(tout va bien)
Et il nous envoie chez un "Nergo spécialist" (neurologue?). On traverse l'hôpital. On est bien loin de nos standards européens... et je suis bien contente de ne pas y séjourner !
 
Direction la "polyklinic". Les patients sont en meilleur état qu'au service de traumato, et puis les peintures semblent moins décrépies aussi.
Encore sans rendez-vous. On entre toutes les trois dans un petit bureau longiligne, qu'on semble assaillir tant nous sommes nombreuses! Le médecin me fait faire quelques mouvements. Encore un diagnostic express! A priori j'aurais eu un chaud et froid lorsqu'on s'est baignées au lac Issy Kul l'avant-veille de la douleur. Soit. Je repars avec mon ordonnance. Il préconise des injections dans les fesses. Euh.... on part demain au Kazakhstan, c'est pas pratique ça?! Il regarde Justine et suggère qu'elle s'en charge... Comment dire? Elle est graphiste, pas infirmière. Et je ne tiens pas forcément a ce qu'elle fasse ses premières armes sur mon popotin ! Nouveau fou rire. Ah non, faut pas me faire rire, ça fait mal! Nouvelle ordonnance, avec des cachets. Effectivement, ça semble plus adapté.
 
Je reste quand même un peu sceptique sur la qualité des examens, mais bon... Suzanne veille au grain :)
 
De toute façon, j'ai beaucoup moins mal. Le moral est bon, les troupes sont fraîches!
Demain on prend l'avion et on se CASSE! Direction le Kazakhstan, pour reprendre un peu de rythme et d'aventures!!!!

[Chapitre 11] Mosaïque ethnique, dentelles toxiques

Nous avons posé nos sacs à Osh, dans la vallée du Ferghana. Deuxième ville du pays, aux frontières avec la Tadjikistan et l'Ouzbekistan.
La ville est tristement célèbre pour avoir fait l'objet de massacres inter ethniques en 1990 puis 2010. Depuis, la situation semble stabilisée, mais pour combien de temps?
 
Nous sentons que nous pénétrons dans un autre Kirghizistan. Le relief est différent, plus plat. Les populations sont sédentaires, les villes sont plus denses. Il y a des magasins, des parcs, les gens se promènent dans les rues. La ville d'Och est à l'image de ce qu'on appelle "ville" chez nous. Plus encore, le type ethnique des populations est plus bigarré. Et pour cause!
 
Lorsque Staline a dessiné les contours des provinces de l'URSS d'alors, il a pris le soin de tracer, volontairement, des frontières coupant au travers des territoires ethniques. Diviser pour mieux régner, et démontrer par les faits qu'un pouvoir fort et centralisé est le meilleur remède aux divergences de mode de vie. La dentelle des frontières est on ne peut plus toxique. Les frontières du Kirghizistan viennent traverser des territoires ouzbèkes et tadjiks, et réciproquement dans chaque pays voisin. Pire encore, il y a au sein même du Kirghizistan deux enclaves ouzbèkes et une enclave tadjik, situées sur les seules routes accessibles toute l'année. Les voies intra-nationales passent par des cols d'altitude fermés une partie de l'année. Et quand bien même ils sont ouverts, c'est au prix d'un trajet long et tortueux à travers la montagne. Pas surprenant que des tensions apparaissent régulièrement dans la région.
 
Le bazar d'Och est un savant mélange de ces différentes cultures. À lui seul, il respire la diversité. On y trouve de tout, et plus encore. Dans une atmosphère chamarrée, les marchands achètent et vendent tout ce qui peut l'être. Pour la première fois depuis le début du séjour, nous retrouvons l'atmosphère de l'Asie Centrale.
 
Ici nous distinguons clairement la mosaïque ethnique des populations. Les femmes ouzbèkes portent des robes longues et colorées, ainsi qu'un fichu dans les cheveux. Certaines sont voilées, une poignée arbore le Niqab. Les coiffes des hommes sont reconnaissables. Les kirghizes ont un haut chapeau brodé, appelé Kalpak. Les ouzbèkes et les tadjiks portent de petites calottes rondes.
Les modes de vie sont également différents. Les ouzbèkes sont de tradition sédentaire. Ils œuvrent à construire une maison pour chacun de leurs fils. Quant aux kirghizes, nomades, ils vivent en prévoyant la saison prochaine. Ici aujourd'hui, demain ailleurs. Pour cette raison, les villes sont mieux établies dans cette région.
N'oublions pas les populations russes, restées coincées dans ces frontières à la chute de l'Union Soviétique. Des femmes blondes, longilignes, et souvent habillées court et moderne.
 
Gageons qu'ensemble, ils continuent à contribuer pacifiquement à la richesse du pays. Pas si simple dans une région qui accumule les difficultés économiques...

[Chapitre 10] Fsio Kharacho?

- Gdié Nury???
 (il est où Nury??)
 - Nury ....
 (Nury...)
- Chto???? Ya nié panemala!
 (Quoi???? J'ai pas compris!)
 - Nury, parti. A 7:30
 
Ah le rat!!! On avait pourtant réservé le trajet. Départ à 8:00 pour Och, à dix heures de route au sud de Bishkek
 
- ... Ya tojé... na Och... Machina iest
 (Moi aussi je vais à Och.... C'est ma voiture juste là)
 
Derrière nous deux français attendent également qu'une voiture soit pleine pour partir. Mieux que cela, ils attendent deux françaises qui ont rendez-vous à huit heures. A priori c'est nous! Bon... de toute façon faut qu'on parte. La voiture est une Mercedes qui a l'air en bon état. Les deux autres passagers semblent sympas.
 
- Par contre dix heures de route en montagne avec un chauffeur... borgne?! Ça craint non?
 
Parce que, oui, le chauffeur est borgne. Bon, d'accord, ça dépend de quel côté est le ravin, mais à priori ca pose problème un versant sur deux!
 
- Nury, nié kharacho. 8:00 sdiès!
(Nury, ça ne va pas du tout ça, pas sérieux. On avait dit 8:00 ici, et il se barre!)
Fais-je en le menaçant du doigt.
 
- Bilal? Machina na gora? Kharacho?
(Bilal, votre voiture dans la montagne, ca va, ca tient la route?)
 
- Germania. Otchen kharacho.
(Mais oui, t'inquiète, c'est une allemande! C'est très bien)
 
- Ah bah... Fsio Kharacho alors?!
(Ah bon, bah tout va bien alors ?)
 
- Da, Fsio Kharacho!
(Oui, tout va bien!)
 
Nous voilà donc en route. Je prends la place du copilote. Pas tant pour le rôle à jouer que pour la stabilité du véhicule dans les virages!
 
Bon, alors Bilal, comment dire? Conduire avec un oeil passe encore, mais si en plus tu téléphones ça veut dire un seul oeil, une seule main et une seule oreille.... ca fait plus grand chose là, tu ne crois pas?
 
Le type est sympa, on bavarde avec nos quelques mots de russe. Suffisamment pour qu'il veuille me marier à son fils de 28 ans! Je décline poliment la proposition.
 
Après une heure de route dans la plaine, la voiture attaque les premiers versants de la montagne. Il va nous falloir passer un col à 3250 mètres. Là-haut, la température s'abaisse à 6 degrés. Les paysages sont à couper le souffle. Des sommets entre  3800m et 4600 mètres nous surplombent.
La route est assez bonne et finalement pas si tortueuse que nous le craignions, puisqu'elle exploite au maximum les vallées. Le gouvernement s'efforce de désenclaver le sud du pays, longtemps soumis à des désordres ethniques.
 
Nous traversons un tunnel de près de 2km. L'air est irrespirable, il n'y a pas de ventilation. De pauvres ampoules éclairent vainement l'ouvrage. Les véhicules se croisent à touche-touche. Pas vraiment rassurant tout cela...
 
La voiture poursuit sa route. Nous sommes maintenant dans une large vallée au bord de laquelle se pressent vendeurs de miel et de boulettes de yaourt séché.
Nous abordons un nouveau massif. Nous traversons des gorges escarpées, toisées par d'impressionnants sommets.
Les vallées se succèdent, ponctuées de cols plus ou moins hauts. La route est magnifique. Nous arrivons au réservoir turquoise de Toktogul et ses deux barrages hydroélectriques.
 
Nos compagnons de route sont sympathiques et le chauffeur est prévenant. Un arrêt "Tualet" par ci, une pause photo par-là,  un stop emplettes entre deux. Justine rapporte du miel produit dans la vallée. De quoi agrémenter les petits déjeuners parisiens à notre retour.
 
Au bout de 8h de route, nous quittons la montagne. Le pays est recouvert à 94% de montagnes, et le relief moyen est de 3000 mètres. Nous voilà dans la fertile vallée du Ferghana. Nous perdons définitivement de l'altitude. Le thermomètre flirte avec les 32 degrés. L'air sec et brûlant envahit la voiture.
 
Au prochain croisement, un panneau indique Och à gauche, Andijan à droite. Nous voilà à la frontière ouzbèke. Les visages changent, les tenues vestimentaires évoluent. Nous distinguons nettement les populations ouzbèkes et kirghizes.
 
Bilal maintient le même rythme, somme toute assez lent, depuis le départ de Bishkek. La route est large, les véhicules se croisent et se doublent de façon anarchique. Quelques sueurs froides.
Euh... non, là ca passe pas! Bilal, faut se rabattre là!! Il y a un camion ET une voiture en face là!!
Notre voiture serre à droite, entre un camion et une petite Daewoo. Je suis à un poste d'observation formidable, assise au milieu et sans ceinture. Au premier plan, dans toutes les circonstances! On change de place à tour de rôle, chacun son tour...
 
Enfin nous entrons dans Och, après 11:30 de route. Nous ne sommes pas mécontentes d'être arrivées!

[Chapitre 9] Sur les rives d'Issy Kul

Nous avons posé nos bagages sur la rive sud du lac Issy Kul, second plus grand lac d'altitude, après le mythique Titicaca. Bien qu'à une hauteur de 1600m, le lac ne gèle jamais grâce à une légère salinité.
Environnement propice aux cultures, il fut une escale naturelle pour les caravanes des marchands des routes de la soie. Nous n'en croisons malheureusement aucun vestige. C'est une réalité à laquelle je commence à me faire : bien que sur les routes de la Soie, le Kirghizstan possède bien peu de patrimoine archéologique. Le mode de vie nomade en est certainement une raison.
 
Vanté de tous les touristes et fierté des kirghizes, cette mer intérieure est un lieu immancables pour qui découvre le pays. Soit. Nous y serons passées.
 
La rive Nord d'Issy Kul est le repère des fêtards de tous poils, touristes russes et Kazakhes, venus pavaner sur les plages de sable fin sur fond de musique techno. Jet ski et yachts animent le paysage. Pour toutes ces raisons, nous avons opté pour la rive sud.
 
Une chouette escapade au cœur du canyon de Skaska puis une après-midi baignade-bronzette-coups de soleil dans les eaux turquoise du lac. Et voilà, on a fait le tour...
 
Nous construisons péniblement notre itinéraire. Le Kirghizistan est avant tout une destination "nature" pour les randonneurs.
Nous abordions le pays avec l'envie de mixer trekking et immersion. Les monts Célestes (Tien Shan) offrent de superbes randonnées, qui requièrent souvent un niveau confirmé. Nos courbatures nous rappellent notre humble niveau. De plus, après notre séjour dans les alpages, nous avions envie de découvrir autre chose, ailleurs, par nous-mêmes. Mais ce n'est pas si simple! La plupart des visites, randonnées ou séjour chez l'habitant se font par l'intermédiaire des agences du CBT (Community Based Tourisme) et il semble difficile de s'en astreindre.
 
Il faudrait pouvoir pousser jusqu'à Karakol, à l'extrémité est du lac. Cependant les treks y sont d'un niveau raisonnablement trop élevé pour nous, la ville est sans intérêt en elle-même et en plus c'est très loin.
 
Bon... du coup, retour à Bishkek le lendemain pour explorer les environs...
Et puis, au cours des 5 heures de route, nous retravaillons encore l'itinéraire. Nous mettrons le cap dès le lendemain vers le sud du pays. Un "autre Kirghizistan" d'après nos guides.
 
Qui sait, le voyage re-prendra-t-il un peu de relief?