mercredi 3 juin 2015

[Chapitre 21] Palais Qadjar et céramiques florales

Dimanche 17 mai, dernière journée a Shiraz. Les voyageurs en repartent conquis, il y a forcément une raison. Nous avons une pleine journée a consacrer à la découverte de la ville.

Nous tombons presque par hasard sur la mosquée Vakil et le bazar du même nom. La mosquée est caractéristique du style Qadjar et de l'école de Shiraz. Les mosaïques bleues d'Isfahan ont laissé place a des arabesques florales aux motifs roses et verts. Le tourbillon des bouquets et des volutes séduit par sa douceur.
Après une courte virée dans le bazar, nous tombons presque par hasard sur le mausolée de Shah-e-Cheragh , mot a mot "Roi et lumière". Nous sommes prises en charge par une guide des "foreign affaires". Il faut dire que nous ne passons pas inaperçu avec nos tchadors aux couleurs de muréne! Les deux siamoises blondes se fondent difficilement dans le paysage. Nous sommes dans le troisième lieu saint du pays, derrière Mashad et Qom. Nous craignions un temps l'endoctrinement et le montage de bobichon. Rien. Juste des explications. Son approche de la religion est placide, universelle. Nous restons une longue heure a visiter ce lieu qui ne cesse de s'agrandir au fil des donations. Intéressante immersion.


Nous attendons patiemment, a l'ombre, que s'ouvre la mosquée Nasir-Al-Mok. Un bus de touriste vomit son groupe de retraités français. Impatients, désagréables, hautains... " c'est pas encore ouvert? Et voilà, déjà 20minutes de perdues" "Bon, on y va?" "Faut se méfier avec eux, on sait jamais". Pauvre France...
J'aurais pu rester des heures a contempler les murs et plafonds de cette mosquée, au zénith de l'art de la céramique. Voilà donc la belle Shiraz, ses trésors démasqués. Roses, verts et jaunes s'entrelacent autour d'un bassin rafraichissant.

Poursuivant notre découverte de la ville, nous entrons dans le palais de l'orangerie Bagh-e-Narajestan. A l'écoute de notre budget, toujours aussi serré, nous aurions pu manquer, de peu, ce palais Qadjar... S'eut été une erreur!


En cette fin d'après midi, il nous reste de nombreuses heures a tuer. Nous prenons un vol pour Téhéran a 4:00 du matin. Pour des raisons purement économiques, nous n'avons pas pris de chambre d'hôtel. Nous espérons laisser glisser la soirée le plus longtemps possible et somnoler dans le lobby de l'hôtel.
Nous prenons un verre de jus de carotte accompagné d'une glace (dans le même verre!) a l'ombre de la citadelle. Nous poursuivons par un thé dans un palais du XIXeme siècle. Nous sommes bien tentées de poursuivre par un dîner, mais un œil sur les prix nous fait faire demi-tour.


Nous faisons route vers le Nyaesh Boutique Hôtel, où nous avons déjà dîner la veille. Encore de belles rencontres. Nous discutons avec un allemand venu de Munich a moto, a travers les balkans et la Turquie. Il y a également une hollandaise venue passer trois semaines, seule, au pays des Ayatollah. Quand on vous dit que notre tandem de blondinettes n'est pas si incroyable!

23:00, retour a l'hôtel où nous avons laissé nos bagages. Nous y trouvons une douche chaude et une connection internet. Le réceptionniste est aux petits soins avec nous. Nous voilà propres et changées. J'ai enfilé une tenue "confort", composée d'une tunique ample blanche et d'un pantalon bouffant zébré. Tout ce qu'il y a de plus saillant, vous en conviendrez. Mais à l'approche d'une nuit blanche partagée entre le canapé du hall de l'hôtel, la salle des pas perdus de l'aéroport et l'avion, la mode saura se faire discrète. Je descends les escaliers. Le réceptionniste me glisse : "Beautifull. Before, no beautiful. Now you big. Beautiful. Arabic people like women like you. I am arabic, from the Gulf". Fou rire. Je suis habillée comme un sac, je ne ressemble a rien et je fais sensation. Le réceptionniste regarde Justine : " You, Medium, OK". Justine et moi en rions encore... Merci Maman de m'avoir prêté ta petite tunique blanche, elle fait un tabac!

2:15, réveil fébrile. La nuit en pointillé ne fait que commencer...

[Chapitre 20] - Le sommeil de Shiraz

20:15. Après 6 heures de bus a travers le désert, Shiraz apparaît telle une oasis. A son approche, les paysages deviennent plus verdoyants. Les montagnes se parent d'un tapis herbeux.

Nous avons rendez vous avec Amene, une enseignante d'anglais rencontrée sur Couchsurfing. Elle semble un peu tête en l'air. La veille, dans l'impossibilité de la contacter, nous avions mis une option sur des lits en dortoirs "just in case". Finalement, nous réussissons a la contacter et elle nous transmet son adresse en farsi et en anglais. Confiantes,  nous sautons dans un taxi. Le chauffeur fou slalome dans des ruelles trop étroites et manque d'enplafonner un autre véhicule. Il cesse sa course folle. A priori nous sommes arrivées. Il nous indique une rue. Justine est sceptique. Selon elle, le type ne sait pas où on veut aller et il nous banane. Impossible de joindre notre hôte, son portable est éteint... Nous allons boire un verre dans un coffee shop. L'heure tourne... Toujours pas de nouvelle. On se fixe un ultimatum : si a 21:15 toujours pas de nouvelle, on cherche un hôtel. Fou rire : nous n'avons aucune idée d'où nous sommes , les rues sont indiquées en farsi et nous n'avons nulle part où dormir. Tout va bien.
Enfin le téléphone sonne. Après quelques explications, nous sautons dans un taxi pour notre troisième foyer iranien.

Notre hôte est sympa, mais elle plane a mille lieux. Comme dit Justine " cette fois faut qu'on mette une hélice, va falloir arrêter de se laisser porter sinon on ne va jamais visiter la ville".
Nous menons donc les troupes tambour battant pour un réveil a 8:30.


Amene et sa collègue vont nous conduire a la forteresse Arg-e-Karim Khan. Elle a tout d'une château de sable qui serait rattrapé par la marée, a l'heure où l'eau fait s'affesser les tours défensives.
Nous partons ensuite a la rencontre d'Hafez, célèbre poète persan. Ses écrits font le lien spirituel entre les hommes et Dieu. Il a beaucoup écrit sur l'amour, parfois dans un ton assez osé, avant de chanter sa spiritualité dans ses vers. Son mausolée est l'un des plus fréquentés de Shiraz, peut être même d'Iran. Les iraniens lui vouent un respect sans égal.
Nous continuons a sillonner la ville avec notre hôte, avant de retourner siestouiller a l'hôtel.


Lendemain matin, 7:00. Nous sautons dans un taxi direction Persepolis. Plongée dans l'univers des Achéménides. Nous voilà propulsées plus de deux mille ans en arrière, vers 518 avant notre ère. Darius 1er entreprend alors la construction d'une nouvelle capitale, destinée a célébrer les fêtes de Noruz (printemps). 
En janvier de l'an 330, Alexandre le Grand entre a Persepolis qui se rend sans opposer de résistance. Malgré les pillages, les bâtiments restent intacts. Le complexe est gigantesque et impressionne par son état de conservation. Nous balayons les bas reliefs, qui racontent le passé glorieux d'une époque faste riche en échanges culturels et commerciaux. Assyriens avec leurs buffles et meurs lances, babyloniens avec taureaux, pièces de tissus et coupe ou encore indiens avec leurs vases et leurs paniers. On pourrait y ajouter les éthiopiens et leur girafe, les bactériens et leur chameau... La matinée s'achève devant les tombeaux des rois achéménides, perces dans la montagne.


De retour a Shiraz. La ville est polluée et peu engageante. Nous ne sommes pas séduites. La fatigue du séjour nous tombe dessus. Nous succombons dans les bras de Morphée. L'après midi et la soirée sont consacrées au rattrapage du sommeil qui nous manque depuis notre départ. Après midi "grosses larves" jusqu'à près de 18:00. De toute façon c'est jour férié et tout est fermé. Sans regret.

[Chapitre 19] "Welcome in Iran"

"Welcome in Iran", c'est probablement la phrase que nous avons le plus entendu durant notre séjour. A chaque coin de rue, dans les échoppes, dans les lieux touristiques... Un petit " Hello" pour les plus timides, doublé le plus souvent d'un petit mot de bienvenue.

Tout au long de notre escapade, nous avons été noyées de présents. Rapide aperçu des gentilles attentions a notre égard :
- Un Coran, dans le métro de Téhéran. Une étudiante en théologie avec qui nous discutons nous offre son Livre, dans le souhait que nous connaissions mieux sa culture
- En plein désert de Maranjab, au pied du Caravansérail, des anciens combattants nous ont offert 4 de leurs cheich, en réponse aux sourires que nous leur avions échangé
- A toute heure,des victuailles pour ne pas laisser le voyageur dépérir : fruits, biscuits, boissons... De la part des familles qui nous ont hébergé ou de parfaits inconnus avec lesquels nous avons discuté
- Du pain, à deux reprises, dans des boulangeries. Nos quelques mots de farsi font un effet boeuf!
- De l'eau de rose et pétales de rose chez Massoumé et Ali, à Kashan
- Un papier de voeux, tiré par une perruche au pied du mosolée de Hafez (célèbre poète persan) à Shiraz. Fait du hasard, il souhaitait bon voyage à celui qui vient de loin,
- Une course en taxi à Shiraz (contre un numéro de téléphone de Justine!)
- Les innombrables thés qui nous ont été offerts tout au long du voyage
- Une adorable carte postale rédigée par Elaheh et Payam ainsi qu'un pliage en origami réalisé par ce dernier


Partout et tout le temps, des sourires et des coordonnées téléphoniques, en cas de problème ou pour garder contact.

[Chapitre 18] Épopées culinaires

Dans les familles, généralement tout va bien. C'est lorsque nous œuvrons par nous même que les situations prennent un tour pas systématiquement sous contrôle !

Les petits plus de nos découvertes: 
- Galettes de pommes de terre : recette simple et goûteuse, a récidiver pour les petits apéros a la maison
- La glace au safran, a Kashan et Ispahan. 
- L'eau de rose, partout et tout le temps du cote de Shiraz: en glace, dans les gaz (sorte de nougat) mais aussi dans la sauce salade ou le tatziki. C'est bon, mais point trop n'en faut !
- Les Kebabs en tous genres


Il y a aussi les déconvenues et autres découvertes surprenantes : 
- Lait fermenté, eau gazeuse et menthe : Justine, va falloir jouer les bonnes copines! Décidément les boissons a base de laitage ça ne passe pas...
- A Isfahan, un dessert au bœuf et au safran. Surprenant mais plutôt bon
- Glace à l'amidon de pomme de terre et au sucre, sous forme de petits serpentins, dont raffolent les iraniens. Nous moins, ça manque de saveur...
- Bière sans alcool aromatisée au citron, existe aussi a la fraise!
- Jus de raisin pétillant (rouge ou blanc à la pêche)
- Fruits mangés verts : abricots et prunes. Quelle drôle d'idée, on ne comprend toujours pas l'intérêt !
- Jus de carotte et glace au safran, déposés ensemble dans le même verre. Intéressant.


Quelques découvertes conduites par nous mêmes, avec un succès tout relatif : 
- Grignotage dans le bus. Nous avons eu le droit à un panier repas. Il contient ce qui ressemble a de la confiture. Je me lance sans précautions préalables. Loupé, la confiture est... salée! 
- Achat de yaourt pour notre petit déjeuner. Tout semble simple. Trop? Effectivement, le yaourt est a l'ail. Pas top au réveil! Récidive l'après midi. Cette fois les yaourts sont à l'Aloe Véra: il y a toujours un détail qui nous échappe!
- La feta : impossible d'acheter deux fois la même
- Tentative de confiture n°2: cette fois elle est hyper acide. Encore loupé!
- Jus de grenade...décapant!
- Notre pique nique quotidien: pain, tomate, concombre et fromage. Ça suffit, il y en a ras le bol...


Il faudrait aussi faire un zoom sur le riz iranien, léger et parfumé. Je crois que nous avons fait une cure de riz pour les 4 prochaines années...

[Chapitre 17] "Are you a Virgin?"

Questions de mœurs, décalage culturel, différences de perception. Notre voyage vers l'Autre ne cesse de nous surprendre.

Shiraz, jeudi 14 mai. 
Nous sommes accueillies par Amene, rencontrée sur Couchsurfing. Elle est professeur d'anglais, n'a jamais quitté son pays. Elle rêve de venir en France et idéalise Paris. Elle nous reçoit avec son amie et collègue dont nous ne retiendrons pas le prénom. Nous allons passer la soirée et une partie de la journée du lendemain à échanger sur nos visions du monde, de la famille et sur nos modes de vie.
Nous apprendrons qu'elle est fiancée et devrait se marier dans 2 ans. Deux ans auparavant, sa famille lui a présente son cousin. Ils se sont rencontrés une fois puis il a fallu qu'elle se décide. Elle a d'abord refusé, puis elle a réfléchi et a finalement accepté. Il fait son service militaire. Ensuite ils pourront se marier... Elle ne le connait pas vraiment, mais c'est quelqu'un de bien... Je lui ai demandé si elle pouvait refusé, je n'ai pas eu de réponse. En Iran, près de 80% des mariages sont arrangés.
Paradoxalement, les femmes étudient longtemps et il n'est pas rare qu'elles ne soient pas mariées a 30 ans.


Nous avons longuement échanger sur notre conception du mariage et sur l'importance qu'il revêt dans nos deux cultures, sur la place de la religion dans l'Union de deux êtres. Chaque fois, notre vision de la fidélité a été questionnée. Comme si le mariage, ici ou ailleurs, assurait confiance réciproque et intégrité dans le couple. Si c'était seulement vrai! Nous avons lu qu'en Iran, les hommes pouvaient couvrir leurs adultères grâce a un contrat de mariage temporaire, validé par un mollah et autorisé puisque l'islam permet aux hommes de prendre plusieurs épouses.
Les séries télévisées mettent en scène des couples occidentaux infidèles et des histoires de famille rocambolesques. Pas évident d'expliquer que des fictions présentant des familles classiques ne seraient d'aucun intérêt pour les téléspectateurs !


La veille à Ispahan, quelques minutes avant notre départ pour Shiraz, un homme de peut-être soixante ans était venu se joindre a nous. Ancien membre de l'armée de l'air, il parle un anglais impeccable. Nous partageons un morceau de melon et  discutons de mariage et de couple. Il nous dit a quel point c'est important que les femmes soient vierges jusqu'au mariage. "C'est pas comme ça chez vous n'est-ce pas?"
Nous expliquons que dans notre pays, les lois et la religions sont dissociées, que ça relevé donc d'un choix personnel. "And you, are you a Virgin?" demande-t-il en me regardant fixement. J'ouvre des grands yeux. Nous ne nous attendions pas vraiment a cette question. Sans scrupule, j'apporte la réponse sûrement la plus appropriée : cette question ne se pose pas, ce n'est pas correct. Il ne faudrait pas s'imaginer que parce que nous sommes occidentales nous étalons notre vie privée dans un parc public. Le monsieur s'excuse. Changeons de sujet.


" Et que pensez vous de notre gouvernement? ". Autre questions litigieuse, qui impose de marcher sur des œufs. Nous nous baladons dans l'un des nombreux parcs d'Isfahan. Un homme d'un certain âge vient nous questionner sur l'art contemporain en France et le sens de l'art dans l'histoire. Cette discussion de haut vol, presque philosophique, est interrompue par un petit vieux curieux de connaître notre point de vue sur son système politique. Question des plus embarrassantes compte tenu des conséquences possibles d'une réponse trop franche.  Il se fait immédiatement rembarrer sèchement par son compatriote, l'homme d'art. Il lui demande de ne pas embarrasser les touristes avec ces questions la. "Ne parlons pas de politique" comme nous l'ont déjà demandé nos différents interlocuteurs. Bottons en touche, encore une fois. 
Pendant ce temps, Hollande vend des rafales a l'Arabie saoudite, ennemi jure de Téhéran. Nous faisons profil bas...

Retour a Shiraz. Fin de soirée devant la forteresse. Je me suis allongée sur un muret pour rédiger quelques lignes de mon carnet de voyage. Une silhouette barbue, au teint basané, aux vêtements beiges s'arrête auprès de moi. D'un ton sévère, il me demande je ne sais quoi. J'en déduis que je suis priée de me rhabiller et de changer de position. Mon gilet laissait peut être apparaître le haut de mon cou, a moins qu'il ne soit pas toléré de s'allonger dans le parc pour une jeune femme. Cet homme, en civil, fait probablement partie de la police des mœurs. Elle rode dans les parcs et les lieux publics pour s'assurer du respect de la loi islamique.

Elle a bon dos, la loi islamique! Il semble tellement facile de la contourner. On trouve de tout en Iran : alcool, cigarettes, drogues. Sans compter les femmes qui se rachètent une virginité à coup de chirurgie esthétique... Au supermarché, nous discutons avec un jeune iranien. Il a fait des études de langue et était traducteur. Il n'a jamais pu quitter le pays. Pour cela il faut avoir fait son service militaire, ce n'est pas son cas. Je n'arriverais pas à savoir pourquoi . De nombreuses portes se ferment officiellement à lui: mariage, prêt bancaire, autorisation de sortie de territoire. Bien sur, tout s'arrange, sous le manteau. "En Iran tout est interdit, mais rien n'est impossible" nous dit-il. Il a d'ailleurs pu épouser sa femme, par un bais détourné. Pour quitter le pays, c'est plus compliqué car l'ID cart est désormais électronique. Mais on peut quand même s'arranger !

A demi mot, a l'abri des oreilles indiscrètes, les critiques du régime actuel ne sont pas rares. A plusieurs reprises nous avons entendu dire : "Au temps du Shah, on était libre".