jeudi 28 mai 2015

[Chapitre 12] Dans les yeux bleus d'Isfahan

À peine nos sacs poses a l'hôtel, la tentation est trop forte. Nous nous engouffrons dans les ruelles étroites qui enserrent le bazar. A cette heure, l'activité bat son plein. Les artisans cisellent des plateaux en argent, d'autres dessinent des arabesques voluptueuses sur des assiettes bleues. Il y a aussi les miniaturistes, les marchands de tapis et autres commerçants aux étoffes colorées. Nous quittons les allées couvertes du bazar pour rejoindre la vaste place.
Le soleil arrose de ses derniers rayons les briques ocres de la place royale. Splendeur...

On ne rejoint pas Isfahan sans avoir rêvé pendant les trois heures de trajet aux discussions animées des caravansérails, à toutes les richesses matérielles et spirituelles que l'Orient et l'Occident ont pu échanger pendant plus de quinze siècles. Il faut s'être préparé à tant de splendeur. À cette orgie de couleurs et d'arabesques, au turquoise des coupoles qui semble défier l'émeraude et le lapis-lazuli des céramiques. Au labyrinthe des médersas, des mosquées, des bains, des harems et des mausolées dont les noms complexes se mêlent aux généalogies des différentes dynasties. La légende raconte que celui qui a vu Ispahan a vu la moitié du monde. La légende dit peut être vrai...
De hauts murs abritent des échoppes, formant une vaste place carrée. Au centre, on y trouve des jardins et des fontaines. De part et d'autre de la place, de hautes portes sont couvertes de céramiques bleues. Il y a aussi le palais Ali Qapu et ses plafonds de bois finement peints
Silence. La beauté des lieux est a couper le souffle.

Notre visite de la ville se poursuit dès le lendemain. Nous prenons la direction de la Mosquée du Sheikh Lotfollah surplombée d'un superbe dôme jaune aux arabesques délicates puis nous faisons route vers la mosquée du Vendredi au nord de la ville. Un vaste réseau de bazars serpente à l'ombre sous de hauts murs de brique . il permet de traverser la ville sans jamais mettre le nez dehors. Nous arrivons à la Mosquée du Vendredi. Construite sur 10 siècles, elle porte les traces d'autant de courants architecturaux différents. Au début de l'ère safavide (XVIème siècle), les céramiques bleues apparaissent en pointillés. Elles viennent habiller les constructions de briques, au décor harmonieux. Puis le bleu devient plus présent, plus intense. Les pigments de lapis-lazuli prennent leurs traits de noblesse. Les rayons du soleil, maintenant au zénith, viennent rehausser la splendeur des lieux.

Il est bientôt l'heure de regagner la maison de Ghazale, notre hôte d'Ispahan. Elle nous invite a déjeuner, avec son petit Navid de 4 mois seulement. Discrète, souriante, elle est d'une aide précieuse pour la préparation de notre séjour. Le lendemain soir, nous dormirons dans son vaste salon. Au dîner, nous récidivons l'opération "ratatouille". Un petit moment de France a partager avec Saïd son mari, sa tante et sa fille Bahar qui apprend le français. Ils viendront a Paris en août, si Dieu le veut!

Il y aurait encore beaucoup à dire sur cette ville, les rencontres que nous y avons fait et les trésors qu'elle recèle. Cette cité est incroyable et ne peut laisser le visiteur indifférent. Il est temps pourtant de tourner la page, de changer de chapitre. Nous partons pour de nouvelles aventures, direction Shiraz.

En fermant les yeux, les dessins délicats des céramiques bleues d'Ispahan continuent à habiter mes rêves. Il faudra revenir, certainement...

[Chapitre 11] - "C'est l'histoire d'un mollah..."

"C'est l'histoire d'un mollah qui suit un bus de militaires iraniens. Les jeunes soldats dansent et chantent, en direction du front irakien. Soudain la voiture du mollah double le bus. Les soldats changent de registre : chants religieux et larmes d'opérette. Quand le mollah les dépasse, les soldats recommencent a chanter et a s'amuser!".
Rires.

"On raconte beaucoup de blagues sur les mollah" nous souffle Monsieur I*. dans un soupire rieur .
Nous profitons des premières heures de la nuit sur un tapchak, sorte de plateforme en bois couverte de tapis. Assis en tailleur ou jambes tendues, nous sirotons le verre de thé préparé par Massoumeh.

Plus tôt dans la soirée, nous avons déposé nos bagages, vivres et couvertures dans le "connexe", comprenez l'un des hebergements annexes au caravansérail. Ce dernier a été entièrement réservé par un groupe de retraités iraniens originaires de Téhéran. Malgré le confort spartiate du bungalow dans lequel nous allons passer la nuit, la soirée allait s'inscrire comme l'une des plus marquantes qui nous soit donnée de vivre.

Étrange atmosphère. Nous prenons nos marques. Regards croisés avec Justine : il n'y a que des hommes. Massoumeh me fait remarquer qu'il me faut remettre mon gilet. Les hommes d'ici ne sont pas habitués a tant de frivolité. Il faut dire que mon chemisier descend tout juste en dessous de mes fesses! Après une rapide visite du caravansérail, il est l'heure de dîner.
Alors que nous fumions lentement le Narguilé apporté par Ali, un homme aux cheveux blancs et a la moustache est venu échanger avec nous, dans un anglais impeccable. Il était heureux d'échapper à son groupe d'anciens combattants, qui n'avaient guère de conversation et priaient du soir au matin.

Nasser I. nous raconte qu'il est un  ancien pilote de ligne. Au fil de la conversation, nous apprendrons qu'il a été l'un des héros de la guerre Iran-Irak, reconnu pour des faits d'armes dans des batailles décisives. Nous comprendrons également qu'il est interdit de quitter le territoire. Sûrement pour des propos trop peu policés et une libre pensée incompatible avec le courant majoritaire.
Monsieur I. est un homme plein d'entrain et de bonne humeur. Il est bientôt rejoint par deux jeunes, les photographes du groupe. L'un d'eux sort une vidéo. C'est le shah d'Iran, avant la révolution. Avant la république islamique " Avant on était libre" dit-il. "Les mollah ont apporté la tristesse et la haine. Ce n'est pas ce que Dieu veut. Qui peut interdire les homme d'être heureux? De chanter?". Monsieur I aime chanter, en français, en farsi ou en anglais. 
" When I was a little girl,
I asked my mother, what I will be
Will I be pretty, will I be rich
Here's what she said to me...",commence-t-il a entonner, d'abord a demi-voix. 

Nos compagnons de tablée viennent l'accompagner en claquant des doigts. Derrière nous, à peut être cent mètres, un homme gros et gras fait les cents pas "he is a Mollah" nous glisse-t-il. Et alors, comme un pied de nez au regime, comme pour se prouver qu'on existe malgré ce pouvoir oppressant, Nasser élevé la voix, chante plus fort. Il flotte comme un air de liberté dans le désert de Maranjab, en ce dimanche de mai.

Les visages se tendent, les rires cessent. Un homme d'une trentaine d'années, chemise à haut col blanc et à la barbe bien taillée s'est invité à notre table. C'est un mollah. Il est accompagné de jeunes hommes, la vingtaine a peine, qui le suivent comme son ombre. Ce sont des gardiens de la révolution.
Sans même nous décrocher un regard, le mollah bombarde Massoumeh de questions à notre sujet. Le climat a changé, chaque mot semble pesé. Bien que nous ne comprenions pas tout, loin de là, notre présence intrigue et semble en contradiction avec les référentiels de ces hommes de pouvoir, de terreur.
Monsieur I. continue de converser avec nous, en anglais. Il nous assure que ces hommes ne sont pas représentatifs du peuple iranien. Ce dernier a été conquis par les musulmans, mais gardent en eux les valeurs du zoroastrisme : avoir le coeur pur, l'esprit honnête et le parler franc. 

Derrière le Mollah, ses deux sbires s'attachent a nous photographier, Justine et moi, en douce derrière leur smartphone. Et Allah dans tout ça?
Le type libidineux finit par nous rejoindre. Il interroge sur notre religion. Massoumeh explique que nous sommes catholiques. Les visages se figent.
Nous n'aurons malheureusement pas la traduction de l'intégralité de la conversation. Elle était sûrement d'un vif intérêt...

Une fois les mollah partis, nous avons conversé avec Monsieur I. jusque tard dans la nuit. De la guerre Iran-Irak, ce conflit fratricide qui arrangeait bien l'Occident, de ses études aux états unis, de ses conquêtes, de sa femmes avec qui il ne partage plus rien et dont il va divorcer, de l'Iran et de ses merveilles.
"Vous êtes deux adorables jeunes femmes. Si vous n'étiez pas si jeune et moi si vieux, je vous prendrais comme fiancées". En me regardant : "Allez, emmène-moi avec toi, on se marie - Je ne suis pas si vieux. Seuls mes cheveux sont blancs, tout le reste est très jeune - Mon dieu, si ma femme entendait ça!". Rires.

Ainsi s'est achevée cette soirée mémorable, quelque part dans le désert de Maranjab, au pied d'un caravansérail que tant d'hommes ont fréquenté. Loin, très loin, de notre monde connu.

Le lendemain dans la voiture, alors que nous quittons cette parenthèse intemporelle, Massoumeh se tourne vers nous : "About yesterday. Forbiden you to speak. Secret."
Il résonne encore dans ma tête cet air de liberté: "When I was juste a little girl..."

* Monsieur I : Monsieur Nasser Izadi. Compte tenu de la teneur des propos de cet article, j'ai volontairement flouté le nom de notre interlocuteur le temps de notre voyage.

[Chapitre 10] - Pour leur montrer qu'ils ont tord

"A ce rythme la on va repartir avec 5000 photos"
"Oui, mais comme ça on pourra leur montrer qu'ils ont tord" répondit Justine à sa comparse de voyage.

Tord de bout en bout. Ce pays est tellement loin de tout ce qu'on imagine. Noyés dans l'ignorance, encombrés par les discours politisés, les voyageurs viennent peu nombreux a la rencontre du peuple iranien et de sa culture millénaire.
  • Tord sur le rôle de la femme. Parce que les femmes conduisent, étudient et travaillent. 
  • Tord sur la situation économique du pays. Par ce que même si les difficultés ne sont pas minimes, que le chômage est loin d'être négligeable, la pays commerce avec le reste du monde, en particulier avec la Chine.
  • Tord sur l'accès aux médias et aux informations. Parce que toutes les familles ont le satellite et profitent de programmes iraniens hébergés a Dubaï. Parce qu'ils ont accès a Facebook, skype et whatsap.
  • Tord sur le rapport a la religion. Car les plus rigoristes ne sont pas majoritaires, mais qu'ils font beaucoup d'ombre aux plus modérés.
  • Tord sur les infrastructures du pays. Parce que le réseau routier est dans un état que peu de pays sauront égaler, parce qu'il est possible d'acheter ses billets de bus sur internet, parce que les trottoirs sont pavés et propres 
  • Tord sur l'intérêt du pays, qui ne compte pas moins de 17 sites classés au patrimoine mondial de l'UNESCO...

N'en déduisez pas trop vite que ce pays n'a aucun tord. Je pourrais aussi vous parler des mariages arrangés, de la dettes du pays, de l'homosexualité passible de la peine de mort, du taux de chômage qui frise les 30%...Mais ce n'est pas de cela dont il s'agit ici...

[Chapitre 9] - Marchands d'étoffes

Le soleil décline vers le lointain. Les dunes s'ornent d'ocre beige, virant parfois sur l'orange. Les bergers battent le rappel de leurs troupeaux de chameaux.
La nuit est dangereuse dans le désert. Guépards et loups rodent à la recherche de leurs proies. Il y a aussi des brigands, attirés par les trésors transportés par des marchands venus de toute l'Asie Centrale.

Nous sommes peut être en 1670, peu ou proue. Timur a fait la route depuis Kashgar, en Chine. Il y a là-bas un grand marché et des soieries réputées. Sa peau brunie par le soleil laisse apparaître de petits yeux rieurs, à la forme allongée.Il a fait de sa vie une transhumance. Voilà quatre ans maintenant qu'il s'est lancé dans cette épopée, revenant chaque fin de saison dans son village natal. Il a repris la route il y a 3 mois, tout juste après les dernières neiges. Il a traversé les montagnes jusqu'à la vallée de la Ferghana, en territoire ouzbèke. Il a ramené de Boukhara quelques tapis, qu'il espère revendre à Istanbul Généralement, les marchands ne partent pas si loin. Mais Timur est audacieux, curieux du monde qu'il l'entoure.
Il a marché toute la journée a travers le désert. Son cheval est chargé de marchandises. Tous deux sont épuisés. Le Caravansérail parait encore loin.
Telle une citadelle perdue dans l'immensité, ses formes se fondent dans la nature. Timur sait qu'il trouvera ici le gite, le couvert et surtout la sécurité. Des gardes armés s'assurent que les hôtes peuvent commercer en toute quiétude et trouver le repos dont ils ont fort besoin. Cette condition est indispensable pour perpétuer les échanges marchands.

Au pied des portes, Timur fils de Abir, né à Baba Ali près de Kashgar, montre patte blanche. Il est déjà bien tard . Les caravanes sont arrivées depuis longtemps. Timur est épuisé.
La lourde porte en bois ciselée d'étoiles et certie de métal s'ouvre devant lui. A l'intérieur, les hommes s'afférent. Dans les alcôves, les marchands offrent leurs précieux trésors en échange d'autres biens qu'ils pourront revendre ailleurs. A l'étage, d'autres ont trouvé le sommeil, harassés par un long voyage. Il se serrent, couchés sur d'épais tapis. La nuit est froide dans le désert à cette heure.
Timur conduit son cheval à l'étable. Il y en a une de chaque côté du caravansérail. Les bêtes y trouvent de l'eau et du foin. Elles doivent de reposer pour affronter une nouvelle journée. Il est également possible, si on en paie le prix, de changer sa monture pour une meilleure. Ceux qui veulent aller vite et qui en ont les moyens s'offrent ce service.

Pour l'heure, Timur se dirige vers les cuisines. Pour quelques Tomans, il peut de rassasier de riz et fruits secs. Il y a aussi un feu, sur lequel grillent des Kebab, ces brochettes d'agneau ou de boeuf dont les marchands raffolent.
C'est l'heure du thé. Massoumeh nous apporte des tasses et du sucre. Je relevé la tête et sort de mes songes. La tête dans les étoiles, je ne sais pas qui de Timur ou de moi rêvera le plus longtemps de cette journée et de toutes celles qui nous attendent encore, quelque part sur les Routes de la Soie...

[Chapitre 8] Quelques jours de plus a Kashan

Jour 2 : Kashan. Arrivée fin d'après midi, départ le lendemain en fin de journée pour passer une nuit a Abyaneh.
Voilà donc ce que nous avions savamment pensé dans notre itinéraire papier. Itinéraire préparé à la hâte avant notre départ. Des mots sur le papier pour dessiner une route. Notre route. Notre rencontre avec Massoumeh et Ali va changer la donne.

Monsieur Ali est venu nous chercher au terminus du bus en provenance de Téhéran. Massoumeh est arrivée une heure plus tard, après l'école. Elle est institutrice, dans une école proche de la maison. Nous faisons connaissance. Immédiatement, l'alchimie opère. Les éclats de rire ne tardent pas. Notre farsi est débutant, leur anglais est approximatif. Qu'importe.

Justine a un prénom vraiment trop compliqué pour nos amis iraniens. Trop complexe à retenir. Au début, Marine se conjugue au pluriel, désignant les deux blondinettes. Comme un fait du hasard, ce prénom a un équivalent iranien. Souvent, on m'a demandé pourquoi mes parents m'ont donné un prénom persan. Si seulement ils s'en étaient doutés! Justine sera désormais "Shahine". La voilà renommée, au second jour de notre voyage. Ceci simplifie énormément les discussions. Cette fois, nous sommes plus iraniennes que jamais!
Nous discutons de notre itinéraire. Il y a tellement à faire à Kashan et dans ses environs... Et puis, nous nous sentons bien dans notre nouvelle famille. Alors c'est décidé, nous resterons deux jours de plus à Kashan. pour remercier nos hôtes de leur hospitalité, nous leur proposons de cuisinier un plat typiquement de chez nous : une ratatouille.






La soirée se consumme agréablement. Ali m'embarque pour de rebondissantes parties de Tartenard. Je comprendrais seulement plus tard qu'il s'agit du Backgammon, un jeu de dés sur plateau en bois. Il y a pas mal de stratégie là dessous. Cependant, je peine à en comprendre les règles du jeu, expliquées en farsi. Je gagnerai tout de même avec mérite deux parties!






23:00, c'est l'heure de dîner. Massoumeh découpe une nappe en plastique dans ce qui ressemble à un rouleau de sac poubelle coloré. Nous posons la nappe sur l'élégant tapis beige. Puis nous y ajoutons les assiettes, cuillers et fourchettes. point de couteau à la table iranienne.

Le lendemain, nous partons à la découverte du village traditionnel d'Abyaneh. Les constructions de pisée rouge s'accrochent à la montagne, comme pour contredire les lois de la gravité. Les anciens portent des tenues traditionnelles. Pantalons bouffants pour les hommes, voiles fleuris pour les femmes. Nous déambulons longuement dans ce village intemporel.
L'après midi, après une sieste bienvenue, ALi nous embarque dans une virée au bazar de Kasha. Le dédale des rues voûtées nous attend, les bras chargés d'épices, d'herbes aromatiques achetés par sacs entiers pour chaque cuisinière pour mijoter des plats aux arômes profonds. Il s'organise en un assemblage de caravansérails, tels des alvéoles. Le nid d'abeille fourmille une fois passée 17:00, quand les heures les plus chaudes de la journée viennent à s'estomper.

Il y aurait encore beaucoup à raconter sur cette première étape de notre épopée. Le centre de la vieille ville regorge de maisons de riches marchants, lorsque Kashan était une place forte du commerce entre l'Orient et l'Occident. Il y a aussi les bains, dont les toits bulbeux offrent une superbe vue sur la ville. Nous pourrions aussi parler des superbes jardins persans, bercés par le calme des fontaines et des bassins...






La ville est aux portes du désert. L'air est chaud et sec, tout en restant respirable. Ce soir, nous dormirons dans un caravansérail, là où jadis les commerçants de toute l'Asie Centrale faisaient escale...