mercredi 3 juin 2015

[Chapitre 16] - Réflexions métaphysiques sur le port du voile

Jeudi 14 mai. 
Notre bus traverse le désert, d'Ispahan à Shiraz. Le sable succède au sable. De part et d'autre de la route un paysage aride de moyennes montagne, précédé d'une large bande rocailleuse. L'air sec me brûle les yeux. Pour occuper les 6 heures de bus, nous nous lançons dans une analyse presque métaphysique des avantages et inconvénients a porter ce voile qui ne nous quitte presque plus.

Avantages :
- permet de baisser le store quand le soleil éblouit ou en cas de sieste improvisée
- protége des coups de soleil
- avoir de quoi nettoyer ses lunettes a porter de main
- sert de petite maine quand l'air se rafraichit
- fait gagner au moins 5min le matin car dispense de se coiffer
- permet de cacher ses cheveux violets en public
- pour celles qui portent le tchador, permet d'aller chercher le pain en pyjama
- protégé des courants d'air, parfait en avril pour éviter de se découvrir d'un fil!
- essuyer le portable pour retirer les traces de doigts

Inconvénients :
- tombe tout le temps
- tient chaud
- reste coince dans les portières des voitures
- crèpe les cheveux a force de le remonter : ça fait des nœuds!
- donne parfois l'impression d'avoir une serpillière sur la tête
- pénible de devoir remettre le papier cadeau systématiquement en sortant de la chambre d'hôtel

Le bus poursuit sa route. Justine replonge dans la lecture de son guide, moi dans l'écriture de ces récits de voyage. Fin de parenthèse.

[Chapitre 15] ... C'est un peu Pékin Express!

Regard sur les comptes. Nos rials ont fondu comme neige au soleil. Les quelques jours à Ispahan ont sacrément entamé notre budget. L'hôtel que Ghazale, la jeune iranienne rencontrée sur Couchsurfing, nous a réserve est très confortable du haut de ses 65 USD la nuit. Nous avons d'ores et déjà brûlé près de 200 dollars, rien que pour le logement. Ajoutons a cela le vol retour de Shiraz a Téhéran, les visites de sites touristiques, l'achat de superbes faïences d'Ispahan... Un point sur le budget s'impose.

D'autant que nous avons modifié l'itinéraire et que nous avons oublié des jours (et donc des nuits!). A moins de la moitié du séjour, il nous reste moins de 300€ en poche. Justine a bien 100€ de secours au fond d'une poche, mais la situation devient préoccupantes. En un mot : restrictions budgétaires!


Première mesure drastique : changer d'hôtel. Nous demandons a Ghazale si elle connait des adresses a petit budget. Nous sautons dans un taxi en direction de notre nouveau "chez nous". L'hôtel est difficile a trouver. Le taxi nous déposé devant une devanture crasseuse. Personne n'attend a la réception. Un monsieur vient nous aborder en anglais. Nous lui expliquons que notre amie nous a réservé une chambre dans cet hôtel. Il fait l'intermédiaire auprès de celui qui semble être le gérant de l'hôtel. Un grand mince, le regard agard, aussi sale que l'escalier qu'il balaye en diagonale. Il ne daigne pas nous adresser la parole, ni même se tournée vers nous. Notre aide iranien s'interroge sur notre amie iranienne " Vous la connaissez bien?", sous-entendu "comment peut elle vous envoyer dans un taudis pareil?" . il nous dit a voix basse que c'est du "bullshit" ! Il doit retourner travailler, son patron le réclame. Nous rappelons Ghazale pour trouver une autre adresse. 
Nous tournons les talons, mortes de rire face a cette ridicule situation: nous avons quitté un super hôtel a 60$ la nuit pour un taudis que nous fuyons aussitôt. Il est 10:30, nous sommes fauchées et a la rue. Nous n'avons pas d'adresse d'hôtel, nous savons a peine où nous sommes sur la carte...
5 minutes plus tard, le téléphone sonne : Ghazale. Elle nous demande de prendre un taxi jusqu'à chez elle. Nous dormirons sous son toit.


Après l'avoir chaleureusement remercié, nous partons explorer le nord de la ville. Pas de budget, pas de resto. Appréciant les pique nique, c'est tout naturellement que nous cherchons une boulangerie. Avec nos 10 mots de farsi, nous commandons 2 pains, directement cuits devant nous. Au moment de payer, le boulanger nous fait comprendre que c'est cadeau. Incroyable gentillesse... Notre voyage est a mi-chemin entre "j'irai dormir chez vous" et "Pékin Express" !

La veille au soir nous avons été invité a pique niquer avec Payam et Elaheh, un jeune couple iranien rencontré notre premier soir.
Se sont joints a nous deux français, de Marseille. Un peu trop sûrs d'eux, un peu trop arrogants. On a discuté de nos voyages respectifs et bien sur on a parlé budget. Ils sont partis chacun avec trois fois plus sue nous deux réunies! Ce a quoi Justine a répondu: "Nous, c'est un peu Pékin Express là!"'

[Chapitre 14] A l'heure iranienne

Mardi 13 mai, quelque part au nord d'Isfahan. Allongées dans l'herbe.

Nous prenons des habitudes locales. On se fondrait presque dans le paysage.
S'il y a une pratique couramment répandue, c'est bien le pique-nique. Les iraniens ont une organisation hors paire. Couverture, thermos pour le thé. Le moindre carré d'ombre est pris d'assaut par les familles, les grands mères ou encore les amoureux. Chacun hôte ses chaussures et s'installe autour d'une tasse de thé. Les femmes ont préparé des galettes de pommes de terre, une salade de tomates ou encore des pickels. Le dîner terminera par une poignée de graines a picorer. Les discussions courent jusque tard dans la nuit.


Les iraniens ont un rythme de vie en accord avec les contraintes climatiques. La ville cesse de s'animer vers 13:00. Les bazars, banques  boutiques et écoles ferment leurs portes vers 14:00, pour rouvrir vers 17:00, lorsque l'intensité du soleil baisse enfin. L'animation se poursuivra jusque vers 21:00 au moins.
L'heure des repas en est donc d'autant impactée. Le déjeuner se prend vers 14:00. Il a été précède d'une collation vers 11:00, souvent une glace en ces jours de fin de printemps. Vers 18:00, chacun grignote un petit quelque chose. Il faudra bien tenir jusque vers 21:30, parfois même jusqu'à 23:00 pour passer au dîner. 
Les iraniens mangent et dorment a même le sol, sur leurs épais tapis. Notre souplesse n'est pas vraiment aiguisée a ce genre d'exercice! 

A l'heure du coucher, les tapis sont recouverts d'une couverture moelleuse. Lorsqu'il s'agit de manger, on pose une nappe en plastique sur laquelle prennent place les assiettes. Quelle surprise de voir arriver Massoumé avec son plat de spaghettis sauce tomate et de le poser sur le tapis beige!
Ici, on se sert tous dans le même plat,directement dans son assiette. Point de couteau. Cuiller et fourchette sont de rigueur.
Le riz est omniprésent sur les tables iraniennes, tout comme le lavash, un pain tres fin et élastique, déjà rencontré en Arménie.


A toute heure de la journée, du thé chauffe sur la gazinière. La théière est composée de deux éléments. Dans la partie inférieure, l'eau boue et vient chauffer l'élément supérieur. Il contient un thé rouge et fortement infusé. Versé dans un verre, il est ensuite dilué avec l'eau bouillante. Un sucre coincée entre les dents, la boisson encore chaude vient faire fondre les cristaux de sucre.
Après déjeuner, le thé laisse place a la sieste, indispensable dans la journée iranienne.


Dans les bazars, dans les maisons, sous les tonelles ou dans les parcs, les iraniens siestouillent. Il faudra bien cela pour tenir jusqu'à minuit ou une heure du matin.

Il faudrait aussi parler de la conduite, très... Locale! De cette façon déroutante qu'ont les voitures a s'insérer en sens inverse, de la priorité très relative (voir inexistante) des piétons, de la course folle des taxis slalomant sans scrupules dans des voies trop étroites ! 

Pour les longs déplacements, nous options pour le bus VIP, de confortables bus aux sièges larges et inclinables. Pour tout les trajets, nous recevons une petite boîte contenant jus, biscuits et autres collation. Les tarifs sont des plus compétitifs (300 000 rials, soit 8€, pour 500km) et permettent de traverser le pays aisément.

[Chapitre 13] Les rencontres font les voyages

Nous poursuivons nos déambulations. Nous voilà à Ispahan, en cette fraiche soirée de mai. Ce soir là, nous allions faire l'une des plus belles rencontres de notre séjour, par le plus charmant des hasard. Justine et moi nous perdons dans les volutes des arabesques de la Mosquee de l'Imam. 

Elaheh et Payam nous interpellent, curieux de savoir d'où nous venons et ce qui nous a conduit ici. Payam est étudiant en sciences naturelles, mais il s'est pris de passion pour les langues et plus particulièrement pour le français qu'il maîtrise parfaitement. Sa petite marotte? Les expressions françaises! Elaheh, son amie, est étudiante en littérature francophone. Elle aime la poésie, notamment les poètes parnassiens. Il lui reste 4 mois pour terminer son mémoire portant sur l'influence de la guerre et de la mort sur l'homme contemporain...


Nous allons discuter longtemps, ce premier soir. De nos vies en Orient et en Occident, de littératures et d'artisanat iranien. A l'heure où le bazar ferme ses portes, Payam nous propose d'aller nous balader vers le pont Khajù. Ses 24 arches, abritant des vannages, enjambent la rivière. L'animation bat son plein. La nuit est tombée depuis longtemps déjà. A l'abri sous les arches, les générations se retrouvent pour chanter, laissant ainsi s'exprimer à la fois la mélancolie de leur peuple ou la joie des temps heureux. Cachés, là où personne ne peut les entendre, les hommes et les femmes entonnent des musiques traditionnelles "la police ne viens pas jusqu'ici" nous glisse Payam. La musique est interdite par le régime.

Nous grignotons biscuits et pistaches sur les hauteurs du pont. Le temps suspens son cours. 
" ...allons ensemble découvrir ma liberté, oubliez donc tous nos péchés. Bienvenue dans ma réalité... ". Nous entonons gaiement, a demi-voix les rimes de Zaz, connus de nous quatre.
Allez, " on se casse", il est tard. Encore une expression dans la besace de Payam. Il est incroyable!
Nous nous retrouverons le lendemain soir, pour un pique nique, sous les céramiques bleues d'Ispahan. Nous parlerons de Rimbaud, Verlaine, Baudelaire ou Théophile Gautier, du Visa de Payam pour le Canada.


Comme si nous ne pouvions quitter Ispahan sans revoir, une dernière fois, Payam et Elaheh, nous nous donnons rendez vous pour une glace au Safran, la veille de notre départ. Dernières photos, dernières balades, derniers cadeaux pour ne pas oublier. Une carte postale rédigées en farsi :
" Chère Marine,
Notre rencontre place de l'Imâm m'a fait grand plaisir. Je souhaite que ton voyage soit plein de succès.
Payam"


Nous nous quittons dans de grandes embrassades avec l'idée de nous revoir, ici ou ailleurs...

jeudi 28 mai 2015

[Chapitre 12] Dans les yeux bleus d'Isfahan

À peine nos sacs poses a l'hôtel, la tentation est trop forte. Nous nous engouffrons dans les ruelles étroites qui enserrent le bazar. A cette heure, l'activité bat son plein. Les artisans cisellent des plateaux en argent, d'autres dessinent des arabesques voluptueuses sur des assiettes bleues. Il y a aussi les miniaturistes, les marchands de tapis et autres commerçants aux étoffes colorées. Nous quittons les allées couvertes du bazar pour rejoindre la vaste place.
Le soleil arrose de ses derniers rayons les briques ocres de la place royale. Splendeur...

On ne rejoint pas Isfahan sans avoir rêvé pendant les trois heures de trajet aux discussions animées des caravansérails, à toutes les richesses matérielles et spirituelles que l'Orient et l'Occident ont pu échanger pendant plus de quinze siècles. Il faut s'être préparé à tant de splendeur. À cette orgie de couleurs et d'arabesques, au turquoise des coupoles qui semble défier l'émeraude et le lapis-lazuli des céramiques. Au labyrinthe des médersas, des mosquées, des bains, des harems et des mausolées dont les noms complexes se mêlent aux généalogies des différentes dynasties. La légende raconte que celui qui a vu Ispahan a vu la moitié du monde. La légende dit peut être vrai...
De hauts murs abritent des échoppes, formant une vaste place carrée. Au centre, on y trouve des jardins et des fontaines. De part et d'autre de la place, de hautes portes sont couvertes de céramiques bleues. Il y a aussi le palais Ali Qapu et ses plafonds de bois finement peints
Silence. La beauté des lieux est a couper le souffle.

Notre visite de la ville se poursuit dès le lendemain. Nous prenons la direction de la Mosquée du Sheikh Lotfollah surplombée d'un superbe dôme jaune aux arabesques délicates puis nous faisons route vers la mosquée du Vendredi au nord de la ville. Un vaste réseau de bazars serpente à l'ombre sous de hauts murs de brique . il permet de traverser la ville sans jamais mettre le nez dehors. Nous arrivons à la Mosquée du Vendredi. Construite sur 10 siècles, elle porte les traces d'autant de courants architecturaux différents. Au début de l'ère safavide (XVIème siècle), les céramiques bleues apparaissent en pointillés. Elles viennent habiller les constructions de briques, au décor harmonieux. Puis le bleu devient plus présent, plus intense. Les pigments de lapis-lazuli prennent leurs traits de noblesse. Les rayons du soleil, maintenant au zénith, viennent rehausser la splendeur des lieux.

Il est bientôt l'heure de regagner la maison de Ghazale, notre hôte d'Ispahan. Elle nous invite a déjeuner, avec son petit Navid de 4 mois seulement. Discrète, souriante, elle est d'une aide précieuse pour la préparation de notre séjour. Le lendemain soir, nous dormirons dans son vaste salon. Au dîner, nous récidivons l'opération "ratatouille". Un petit moment de France a partager avec Saïd son mari, sa tante et sa fille Bahar qui apprend le français. Ils viendront a Paris en août, si Dieu le veut!

Il y aurait encore beaucoup à dire sur cette ville, les rencontres que nous y avons fait et les trésors qu'elle recèle. Cette cité est incroyable et ne peut laisser le visiteur indifférent. Il est temps pourtant de tourner la page, de changer de chapitre. Nous partons pour de nouvelles aventures, direction Shiraz.

En fermant les yeux, les dessins délicats des céramiques bleues d'Ispahan continuent à habiter mes rêves. Il faudra revenir, certainement...