jeudi 28 mai 2015

[Chapitre 4] - Retenant mon souffle

Ultime angoisse. Celle qui me précède depuis deux semaines. Et si les douaniers nous cherchent des noises? S'ils font de l'excès de zele? Si les amours récents de Hollande avec l'ennemi saoudien venaient influencer, subitement, la délivrance des visas aux ressortissants français ?

Nous sortons parmi les premières de l'avion pour éviter de faire la queue au guichet. Il y a 3 personnes devant nous. Partout des affiches précisent qu'une attestation d'assurance est obligatoire. Justine a pris soin d'imprimer la sienne. Sueurs froides. Impossible de remettre la main sur le document. Il est pourtant dans ma boite mail, mais mon téléphone n'a pas chargé toutes les pièces et l'assurance manque a l'appel. Tête de linotte, tu n'aurais pas pu prendre tes précautions avant? Penser au moins aux éléments impératifs? Ma petite Marine, tu débarques en Iran comme tu pars en Suisse, les mains dans les poches. Un jour, ça te jouera des tours. Coup de chaud. Le voile n'aide pas. Respire, tout va bien se passer.

L'agent administratif nous demande nos papiers et nous remet en échange une feuille a remplir. Une feuille pour deux, c'est étrange. On ramène l'ensemble a son collègue a la moustache, au visage jovial. Dix minutes après et de 120€ plus légères, nous récupérons nos passeports, sur lesquels repose le visa : République Islamique d'Iran.
Reste à passer la douane. A grands renfort de sourires et de quelques mots de Farsi, nous obtenons nos tampons. Le douanier se déplie et sort de sa cahute. Il est immense, gigantesque. Il nous demande de le suivre, puis son collègue, vers une petite salle annexe. Ah zut, tout allait si bien... Quel est le problème? Les visas Turkmènes? De souvenirs il n'y a pas de regain de tension au sujet du pétrole en mer Caspienne. Visa Qatari ou Émirati pour Justine? Où en est la diplomatie mondiale? 

Le douanier rallume un ordinateur hors d'âge. Il nous questionne sur le lieu de notre séjour, préoccupé par sa souris qui ne répond pas. Nous comprenons qu'il veut nos empruntes. Nous attendons sue l'informatique obtempère. Il l'éteint puis le rallume. Rien. "Problème" dit-il. Visiblement, ça s'annonce compliqué. Et puis... Rien... Il nous montre la sortie : "Welcome in Iran", sourire aux lèvres.

Voilà donc comment on s'arrange avec la législation. Soit. 

Nous y sommes.

[Chapitre 3] Quelque part entre Paris et Téhéran

Aéroport Charles de Gaulle, Terminal 2. 11h35.
"Allô Justine, c'est quel terminal?"
"Terminal 1, hall 3"
"M*****. Je me suis trompée de terminal"
"Pense a me faire penser a retirer de l'argent"

Je suis juste juste côté horaire. Je prends le RER dans le bon sens. Depuis 4 jours je cours après le temps, maintenant après l'avion. J'ai enchaîné des journées interminables, amorcées avant 7:30, poursuivies jusqu'à tard dans la nuit pour boucler les dossiers et partir l'esprit léger.

Le matin même, j'ai enchaîné successivement la visite de l'agence immobilière pour l'appartement que je vais quitter, un point téléphonique avec ma responsable, un coup de fil a ma maman pour prendre des nouvelles et rassurer des parents qui font mine d'être sereins et enfin une synthèse avec mon équipe. D'escalator en tourniquet, de débriefing en consignes pour la semaine, j'arrive auprès de Justine, ma comparse d'aventure.
J'éteins mon téléphone. Je souffle enfin. Vérification des formalités de visa. Enregistrement des bagages, salle d'embarquement.

De l'argent! Il faut qu'on retire de l'argent. Et zut, les distributeurs sont avant les douanes. C'est fichu, plus le temps de faire demi-tour. Avec ces maudits plafonds bancaires, nous n'avons pu retirer que 500 euros chacune. A Istanbul on ne pourra guère faire mieux. Alors nous voilà lancées avec exactement 1090€ pour deux semaines, a deux... Sans possibilité de retrait, le système bancaire iranien étant incompatible avec le système international...

13:30 - Décollage imminent. Vol TK098, Turkish Airlines.
Justine renoue avec ses meilleurs souvenirs du TKM (Turkménistan). De mon côté j'ai une pensée pour mes camarades d'Istanbul. Cette ligne est indéniablement celle que nous avons le plus souvent empruntée, pour rejoindre la lointaine Ashgabat.
Le ronron des moteurs se met en marche. Un bruit de vieille carcasse grippée,un sifflement continue. L'appareil est bruyant, ronflant. Il se met en ligne pour le départ. Impossible de se souvenir si les consignes de sécurité ont été présentées. Enfin, l'avion s'élance. Dans un effort presque outrancier, il peine a décoller. On se croirait dans une vieille R5 montant une côte. Le bruit cesse, puis repart. On peine a pendre de l'altitude. Enfin on y parvient et on se stabilise. Le vol semble maintenant prendre un rythme de croisière. A priori tout va bien...

16:40, a l'approche d'Istanbul
"Où allez vous?"
"Téhéran, et vous?"
"Géorgie, mais je connais bien l'Iran, j'y ai vécu 8 ans"
Silence.
"Vous y étiez pour affaires?"
" Ma femme est iranienne, elle m'a interdit d'y remettre les pieds. On a quitté le pays il y 30 ans" [3 ans après la révolution qui a porté au pouvoir la République Islamique d'Iran]
"Pour quelles raisons?"
"Celles qui peuvent pousser une femme a haïr cet infâme pays." Silence. "Ça pays est autodestructeur". Silence. " Raffinement et extrême cruauté ".
Ancien consultant chez MacKinsey, ce monsieur a probablement eu une carrière incroyable. Il a créé des boites qui sont devenues des multinationales, acheté des entreprises décadentes puis revendu celles ci devenues florissantes. Il a encore quelques clients iraniens, loue des espaces a Carrefour pour installer ses enseignes. Il nous raconte des morceaux de son parcours. Il porte sur le monde qui l'entoure le regard de celui qui ne ressent rien, celui qui a vu beaucoup et s'en est blasé.
Istanbul, nous le quittons. 

Quelque part entre Istanbul et Téhéran, mercredi 6 mai 21:20
Alors que les minutes s'égrainent, l'appareil qui nous transporte nous rapproche peu a peu de notre destination. Iran. Nous y sommes. Presque.
Comme à chaque voyage se mêlent des sentiments contrastés. Excitation teintée d'angoisse face a l'inconnu. Cette fois, ma curiosité insatiable se révèle plus aiguisée que jamais. Je vais enfin fouler cette terre riche d'une histoire plusieurs fois millénaires.
L'avion touche le sol. C'est le moment de couvrir nos têtes de ce voile qui ne devrait plus nous quitter en public pour les 13 prochains jours.

[Chapitre 2] "Et tu pars où en vacances?"

Oh cette drôle de question... Et quelles surprenantes réactions ! 

Petit florilège de ce qui vous est passé par la tête lorsque j'ai évoqué cette idée un peu folle d'aller séjourner loin des sentiers battus, là où la chaleur des habitants dépasse les conflits diplomatiques.

  1. La surprise : "ah bon?". Et puis la conversation s'arrête la, comme si l'idée en elle même était irréelle.
  2. L'incompréhension : mais que va-t-elle faire la bas? " on t'a forcé? ", " les billets étaient soldés? "
  3. La curiosité : pourquoi? Que va-t-elle y faire ? Qu'y a-t-il a y voir?
  4. Le réprobateur : "alors ça ma petite Marine, tu cours vraiment après les ennuis". "Tu ne peux pas passer tes vacances dans un pays stable et tranquille pour une fois?" "Tu vais soutenir le fondamentalisme religieux et la haine contre les peuples?" "Enfin, s'il t'arrive quelque chose tu ne t'en prendras qu'a toi. "
  5. L'inquiétude : "mais c'est sur, vraiment c'est pas dangereux? Tu t'es bien renseignée?" "Tu feras attention quand même?". Quant aux collègues "Le projet n'est pas fini, nous on a besoin de toi" (réplique d'un administratif Veolia avec qui j'ai travaillé)
  6. Le résigné : "encore une lubie, ça va lui passer". "Que voulez vous, c'est du Marine tout craché". "Oulala, c'est pas sa première idée du genre. De toute façon, c'est déjà décidé,quand elle a une idée derrière la tête..." "C'est vrai que tu aimes bien ces destinations la..."
  7. Celui qui connait : "quelle chance tu as, j'en rêve". Il y a alors deux cas de figure, ceux qui y sont allés et qui ramassent leurs souvenirs pour les partager. Souvenirs d'avant la Révolution, quand l'Iran et était un pays politiquement fréquentable, contemporains, d'expatriés ou de globetrotteurs. Et puis il y a ceux qui aimeraient y aller mais qui n'osent pas... Ceux la ont lu des ouvrages, des revues, ont regardé au moins deux fois des Racines et des Ailes et ont feuilleté l'histoire d'Alexandre le Grand pour s'endormir le soir, des rêves plein la tête...
  8. Le second degré : "bon, évite de te faire tirer le portrait pour le 20:00", "on surveillera les infos", "investigue pour le nucléaire il y a un marché a prendre..."
Avant que l'avion ne touche le sol iranien, je me suis reposé cette question. Sourire aux lèvres, je me suis dis que je n'avais envie d'être nulle part ailleurs pour ces congés de mai 2015... Un jour, j'irai peut être en Espagne... Un jour...

[Chapitre 1] Angoisse montante

J-10, samedi 25 avril.

Cette fois ça y est, on touche au but. Plus qu'une poignée de jours avant de fouler cette terre chargée d'Histoire autant que d'histoires.

Rarement voyage a été aussi peu préparé. Soudain je m’inquiète de ce pari audacieux : opter pour le visa "On Arrival". Et si ça ne fonctionnait pas? Si les agents de la Turkish Airlines refusaient de nous faire monter dans l'appareil?
"Pas de raison", me dis-je en moi-même. Les forums sont unanimes. Tout va bien se passer. De toute façon, il est maintenant trop tard pour contre-braquer...

Mes idées s'embrument, je ne distingue plus le réel de la fiction.
23:17, il est temps de laisser place aux  songes...

[Chapitre 0] Au pays des pistaches, des caravansérails, du Shah et des Mollah

Les carnets de voyage de la petite Marine reprennent du service. Pour cette nouvelle vadrouille, je vous emmène loin, très loin, des sentiers battus. Je vous propose une aventure humaine et culturelle qui défie tout ce qu'on imagine. 
  • Destination : Iran
  • Durée : 13 jours
  • Partenaire : Justine
  • Mots clef: hospitalité, céramiques, safran



Les chapitres qui vont suivre ont été rédigés au fil du voyage. Compte tenu des restrictions à la liberté d'expression qui persistent dans ce pays, et pour ne pas risquer de situation compromettante, j'attendais mon retour pour vous en faire profiter.

Je vous souhaite une bonne lecture.
Bon voyage,